Publié le: lun, Juil 13th, 2020

The Last Dance, Lance, Teddy Riner : D’où vient la folie des documentaires sportifs ?

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Alors que France Télévisions s’apprête à diffuser un documentaire exclusif sur Teddy Riner, et quelques semaines après le phénomène The Last Dance sur Netflix, les documentaires sportifs ont clairement la cote récemment. Si la période est en effet propice aux grandes histoires de sport, l’âge d’or des récits de sport a commencé depuis quelques années déjà.

Comment faire revivre une figure tutélaire auprès d’une génération qui ne l’a pas connue ? Le défi a été relevé par le documentaire The Last Dance, qui a largement conquis les fans de Michael Jordan, mais aussi ceux qui étaient trop jeunes pour l’avoir connu, ou même ceux qui n’ont jamais été friands de basket. En témoignent les chiffres d’audience colossaux réalisés par la superproduction de la chaîne américaine 100% sport ESPN : 23,8 millions d’abonnés Netflix l’ont visionné sur la plate-forme, et ce, seulement aux Etats-Unis. Grâce à un storytelling maîtrisé et à des entretiens de qualité, le documentaire sportif a ratissé large. Tout comme, depuis, les documentaires Lance ou The Decision, par ESPN également, ou encore Ringside par Showtime. Les chaînes télé s’alignent sur cette dynamique. La Chaîne l’Equipe a sorti De sang et d’or, un documentaire sur la remontée du club de Lens en Ligue 1, tandis que France Télévisions sortira cette semaine Teddy, un documentaire sur la star du judo français Teddy Riner. Mais depuis quand exactement le documentaire sportif est-il devenu tendance, et surtout, pourquoi cela marche-t-il ? 

Le confinement, l’époque idéale 

Il y a d’abord le contexte particulier du confinement. Il est évident que l’arrêt complet des compétitions sportives retransmises à la télé a créé un manque chez les fans de sport. “Je pense que c’était le projet parfait à un moment très précis de notre histoire, estime ainsi auprès de Variety Libby Geist, vice président et producteur exécutif de ESPN Films and Original Content. The Last Dance avait le ton parfait pour ce que les fans recherchaient à ce moment. Nous avons été franchement très chanceux que le projet ait été prêt à être diffusé au moment du confinement”.  

Il y a ensuite eu un “effet The Last Dance”. Dans le sillage de la réussite de son documentaire, ESPN n’a pas tardé à adapter sa stratégie de diffusion. La chaîne américaine a ainsi avancé la diffusion de deux autres documentaires sportifs : Be Water, qui évoque l’histoire du champion des arts martiaux Bruce Lee, et Long Gone Summer, sur des stars de baseball Mark McGwire et Sammy Sosa. Même le concurrent Showtime a préféré ne pas tarder pour sortir Ringside, sur deux boxeurs du Sud de Chicago, ou Basketball County : In the Water“On pourrait appeler ça un effet The Last Dance effectivement, car ça a été perçu comme une des productions les plus bénéficiaires. Et clairement, une fois que The Last Dance a été diffusé, pile au moment où les fans de sport avaient le plus faim, cela a affecté le calendrier des documentaires Showtime” reconnaît Stephen Espinoza, président de Showtime Sports. 

L’An O du documentaire sportif

Pour autant, le secteur des documentaires sportifs n’a pas attendu The Last Dance ou le confinement pour flamber. Dès la fin des années 2000, ESPN fait le pari des documentaires sportifs. Libby Geist, producteur à ESPN Films, se souvient, auprès de Sports Business Daily, s’être demandé à l’époque : “Est-ce que les gens ont vraiment envie de s’asseoir pendant 50 minutes ? Est-ce que les fans de sport ont cette attention et cet appétit ?”  Malgré les doutes, ESPN franchit le pas et crée “30 for 30” : une série de documentaires sportifs, comprenant trois volumes de 30 épisodes. Le but est d’attirer les plus grands réalisateurs de documentaires, voire de fiction, à s’intéresser aux grandes histoires du sport. The U, diffusé en 2009, a totalisé 2,3 millions de spectateurs, à l’époque un record d’audience pour un documentaire à ESPN. 

Preuve qu’en dix ans, le paysage a été bouleversé : The U n’est même plus dans le Top 5 de la chaîne aujourd’hui. Les deux premiers épisodes de The Last Dance ont cumulé 6 millions de spectateurs chacun. 

L’heure des créateurs

Les conditions sont de plus en plus propices à la création de documentaires sportifs. D’abord, ce sont des productions souvent très rentables. Le film Free Solo, sur un grimpeur, a rapporté 29 millions de dollars, soit le premier documentaire de 2018, et ce malgré une distribution très limitée. Hoop Dreams, le premier véritable documentaire sportif de grande ampleur, avait rapporté 12 millions de dollars, pour 1 million de dépenses engagées pour le tournage.

Ce sont les archives, source essentielle des documentaires sportifs, qui permettent d’avoir une matière exploitable très peu chère. Et les archives, justement, sont beaucoup plus accessibles pour les réalisateurs. “Au début des années 2000, il fallait connaître quelqu’un à la ligue ou à la fédération pour obtenir les archives, explique à The Athletic Jon Weinbach, producteur de The Last Dance. Aujourd’hui, tu peux tout trouver sur Youtube, les droits sont plus faciles à obtenir. Même les caméras sont moins chères.”

La reconnaissance du milieu du documentaire s’est construite année après année. Trois des quatre derniers Oscars du documentaire ont été décernés à des productions de sport : Free Solo en 2019, Icarus en 2018 et O.J. : Made in America en 2017. “Si on se souvient, il y a 10 ans, beaucoup de gens dans le milieu du documentaire méprisaient les documentaires sportifs, analyse Stephen Espinoza, le président de Showtime Sports. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas”. 

La productrice Caroline Waterlow et le réalisateur Ezra Edelman reçoivent l'Oscar du meilleur documentaire en 2017
La productrice Caroline Waterlow et le réalisateur Ezra Edelman reçoivent l’Oscar du meilleur documentaire en 2017 © KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Les plateformes se disputent les meilleurs documentaires sportifs

Le boom des plateformes de streaming des dernières années a également contribué à favoriser la création de documentaires sportifs. A la manière des Amazon PrimeHuluNetflix, ou Disney+,  ou encore des petits nouveaux du milieu Quibi et Tubi, les chaînes sportives lancent leur propre plateforme, comme ESPN+ ou NBC Sports. De quoi faire des réalisateurs de documentaires sportifs de véritables rois, comme le suggère le président de HBO Sports Ross Greenburg : “Aujourd’hui, les producteurs de docus sportifs ont beaucoup de bouches affamées à nourrir. Ça ne suffit plus d’avoir juste envie de diffuser des documentaires sportifs. Il faut se battre pour démontrer aux réalisateurs comment on va contribuer au succès du documentaire, quel réseau on va mettre en place, quelle stratégie marketing…” 

Les chaînes sportives elles-mêmes essaient de briser les cloisons, en attirant des publics nouveaux, pas forcément amatrices de sport. L’époque est aux revendications sociales aux Etats-Unis, et le sport en est l’une des expressions les plus significatives. “Un documentaire sportif doit devenir un incontournable pour les amateurs de sport, mais aussi pour les non-initiés, explique Stephen Espinoza à Variety. Agrandir les limites du genre du documentaire sportif est devenu un but commun (pour les producteurs) depuis le succès de O.J Made in America”. 

La thématique politique ou social devient effectivement un registre récurrent dans les derniers documentaires sportifs parus. Athlete A, le dernier documentaire sportif diffusé par Netflix, se penche sur l’affaire de harcèlement sexuel qui a secoué la gymnastique américaine ces dernières années. Be Water, Magnify, Q Ball, Shot in the Dark : autant de documentaires sportifs sortis récemment et évoquant une question de société contemporaine. Se contenter d’un public fou de sport est désormais vu comme un manque à gagner, surtout dans la mesure où une partie de ce public est demandeur d’autre chose. “Le but est désormais d’explorer différentes visions du monde à travers le sport. Et je ne pense pas qu’il y ait jamais eu de moment plus propice à cela qu’en ce moment”, explique Charlie Dixon, vice-président des contenus à Fox Sports, à Variety. 

Des stars que l’on veut connaître

Chez les adeptes de sport, les habitués qui, souvent, connaissent le fin mot de l’histoire, la plus-value de ces documentaires réside dans les moments précis où l’on aperçoit la face “cachée” des stars. “C’est là que le documentaire devient précieux, explique à The Athletic Jon Hock, réalisateur de plusieurs documentaires sportifs pour ESPN. C’est pour ça que j’étais si excité à l’idée de voir le film Lance. Armstrong, on le connaît tous, on a tous vu ses interviews, lu des choses sur lui, on a tous une opinion sur lui. Avec le documentaire, tu t’attends à découvrir une facette, à aller avec lui sur des chemins dont tu ne soupçonnais pas l’existence. Regardez dans The Last Dance, les extraits qui ont le plus fait le buzz sur les réseaux sont ceux où on le voit réagir aux interviews sur l’Ipad”. 

Michael Jordan, le leader des Bulls de la grande époque
Michael Jordan, le leader des Bulls de la grande époque © REUTERS

C’est d’autant plus vrai que les sportifs sont des stars particulièrement rodées au discours médiatique. Ils ont adapté leur communication aux codes. De même, les journalistes sportifs ont pris l’habitude de se contenter des “déclas” d’après-match ou à la sortie de l’entraînement. “Les athlètes sont des gens qui ont l’habitude des médias et qui verrouillent leur parole, estime Jon Weinbach, producteur de The Last Dance.  Les journalistes sont là : est-ce qu’on peut avoir trois minutes avec Kobe ? Ok, on l’a eu, on a fait notre job !” Dans les documentaires, les sportifs sont des personnages dans une histoire, pas des athlètes dans un match ou les sujets d’une chronique”. 

La croissance des documentaires produits est telle que certains regrettent qu’il n’y ait pas plus de modération. Ce sont les puristes, qui craignent que le recul historique nécessaire ne soit pas respecté par tous, par appât du gain notamment. “Il faut normalement attendre d’avoir une certaine distance et une certaine perspective pour bien traiter les histoires, assure auprès de Sports Business Daily Billy Corben, un réalisateur de documentaires sportifs pour ESPN. Mais maintenant il y a une p… de compétition sur le marché pour des trucs qui ont eu lieu il y a, quoi, une semaine ? Comment est-ce qu’on synthétise une histoire et offre une perspective quand ça vient d’avoir lieu, et qu’il y a, je sais pas, neuf gars qui te pitchent un documentaire dessus ?”

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