Publié le: ven, Nov 29th, 2019

Rompre les chaines de la honte

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Des chérubins enchainés en guenilles, la tête crasseuse, pieds nus, le corps sale et eczémateux qui témoigne de plusieurs semaines sans bain, deux lourdes entraves de fer qui enserrent les chevilles et comparables aux « compes » que l’on mettait aux pieds des prisonniers et des esclaves dans l’Antiquité romaine, soit pour les punir, soit pour les empêcher de s’enfuir, voilà les images odieuses que les Sénégalais ont découvertes, il y a quelques jours, à travers les réseaux sociaux avec stupéfaction. Cette basse œuvre porte l’empreinte d’un certain Khadim Guèye, un vil tortionnaire maquignonné en dispensateur de savoir coranique vivant à Ndiagne, un village proche de Coki dans la région de Louga. Et cela avec la complicité des parents des victimes et du maréchal-ferrant ayant conçu ces objets qui nous plongent dans la rémanence des siècles obscurantistes de la traite des noirs. Nonobstant l’horreur de la scène, certains écervelés, comme des esclavagistes des temps modernes, justifient cet acte inhumain comme un modèle d’éducation dont les Serigne daara ont toujours usé pour assagir les talibés rétifs.

Aujourd’hui que le verdict est tombé et que le procureur requiert deux ans dont deux mois ferme, il est à craindre que la sortie du khalife général des mourides, Serigne Mountakha, qui, me semble-t-il, n’a pas été bien informé de ce qui s’est passé réellement à Ndiagne, influe sur la sentence prochaine du juge. Jamais le guide de Touba n’aurait donné son onction pour la maltraitance infantile. Le défunt khalife Serigne Saliou Mbacké, qui inspire beaucoup l’actuel guide des mourides, a créé des centaines de daara et a toujours considéré les enfants comme des trésors au point qu’il était toujours leur premier défenseur, leur premier protecteur. Il avait strictement interdit dans ses daara tout châtiment corporel.

Khadim Guèye a violé l’intégrité physique des enfants, par conséquent il doit être châtié à la hauteur de la faute commise, même si des énergumènes ont osé caillassé le tribunal de Louga comme pour mettre en garde le juge qui a annoncé que l’affaire est mise en délibérée au 4 décembre prochain. Mais que les sachants, les associations de maitres ou autres organisations religieuses, cessent de crier attaque contre l’islam chaque fois qu’un maitre coranique est arrêté pour des actes délictuels (viol, acte de pédophilie, violence faite aux enfants). S’il y a des ennemis patentés de l’islam, ce sont ces adultes qui se font entretenir honteusement pendant des années par la sébile de jeunes enfants sans en contrepartie leur enseigner le « alif bâ tâ » du coran. On reste sceptique sur l’application stricte de la loi à l’encontre de ce marabout tortionnaire puisque le cas du maitre coranique Oumar Sylla à Diourbel libéré quelques heures après son arrestation risque de servir de jurisprudence. On se rappelle du traitement dégradant et cruel que ce marabout au cœur sec et racorni avait fait subir à une vingtaine de talibés en les enchainant avec des entraves métalliques qui n’ont rien à envier à celles avec lesquelles on neutralisait nos ancêtres pour les transbahuter de force vers le nouveau continent.

Le Sénégal : le Golgotha des enfants talibés

Le Sénégal est devenu une véritable géhenne pour la plupart de tous ces souffre-douleur qu’on appelle talibés. Et pour donner une justification spirituelle à cette exploitation lucrative et à cette souffrance suprême exercée sur des enfants, les marabouts-négriers parlent d’une mortification de l’âme et du pétrissage du corps de l’enfant. Si le coran est le texte de référence des marabouts-négriers, ils doivent savoir qu’aucune sourate, qu’aucun hadith ne recommande ni légitime la maltraitance des enfants. Le prophète Mahomet (alayhi salat wa salam) était doux et clément envers les enfants. Dans un hadith rapporté par Ibn Hibban, le meilleur des hommes dit : « Il suffit pour l’homme comme péché de négliger ceux dont il a la charge ». Dans le même sillage, Al Boukhari aussi rapporte : « Le Messager d’Allah ayant embrassé Al-Hassan ibn Ali au moment où Al-Aqra’ ibn Habiss At-Tamimy se trouvait assis auprès de lui, ce dernier dit : « J’ai dix enfants et jamais je n’ai embrassé un seul d’entre eux ! » Le Prophète le regardant alors, dit : « On ne fera pas miséricorde à celui qui ne fait pas miséricorde » ».   

Il faut s’affranchir de ces poncifs misérabilistes qui laissent croire que la réussite d’un enfant passe irrémédiablement par la souffrance, la violence physique et psychique. Ces méthodes d’enseignement inhumaines sont éculées et doivent faire place à une pédagogie nouvelle qui puisse placer l’enfant au cœur du projet éducatif du maitre coranique. Refuser ce progrès pédagogique au nom d’une aversion du modernisme, c’est s’ancrer davantage dans cette mentalité barbare millénaire qui considère l’enfant rétif comme un animal à corriger avec des méthodes qui insultent la dignité humaine.

C’est ce qui explique sans doute cette indignation de l’universitaire géographe Lat Soucabé Mbow piquée dans une discussion de facebook le 27 novembre : « Les chaînes font surgir de notre mémoire des images traumatisantes de la période sans doute la plus sombre de notre passé : la traite négrière. La forme suprême de la négation de la dignité humaine. Ni dans le Coran, ni dans la Bible ou dans aucun autre texte sacré, il n’est dit qu’après sa chute, Adam le premier homme a été envoyé sur terre enchaîné. Malgré sa faute capitale – désobéissance à son Créateur – rien n’a été entrepris pour entraver sa liberté, celle d’aller et de venir. Le premier des droits naturels. Ces taalibés n’ont ni volé, ni commis de meurtre pour être punis de la façon vue sur les images montrées par les internautes. S’en indigner ne veut nullement dire que l’on est instrumentalisé par des lobbies ou des intérêts tapis dans l’ombre et décidés à aligner le Sénégal sur des valeurs qui ne sont pas les siennes. Ce siècle doit sa beauté – en dépit d’indéniables outrages à la morale publique – à la prise de conscience universelle des droits considérés comme irréfragables de l’être humain. D’où qu’il soit et quelles que soient ses origines. »

L’Etat du Sénégal laxiste, au lieu de prendre en charge la sécurité, la santé et l’éducation de cette couche vulnérable tel que le lui enjoint la Constitution, préfère la livrer à des marabouts négriers qui font de la traite des enfants un honteux business florissant. Et cette permissivité ne donne très souvent que des résultats tragiques. En témoignent tous ces enfants morts, traumatisés ou mutilés à cause d’actes de violence exercés abjectement sur eux par leurs maitres qui pensent avoir un droit de vie et de mort sur eux. Dans la nuit du dimanche 3 au lundi 4 mars 2013, vers 23 heures à la Médina, 9 jeunes talibés périssent calcinés dans un incendie. Le samedi 8 aout 2015 à Thiès, le forcené Moustapha Ngom dit «Dubaï», armé d’une machette, s’est introduit aux environs de 23 heures dans l’école coranique de Serigne Bassirou Kane de Thiès pour égorger le jeune mendiant Pape Ndiaye âgé de 7 ans. Le samedi 6 février 2016, dans le quartier Althiéry de la commune de Louga, un maitre coranique a battu à mort un talibé de 9 ans. Le 15 mars 2016 à Koungheul, un talibé a été amputé d’une jambe après avoir été fauché par un camion.

Dans son rapport paru en juin 2019, Human Rights Watch (HRW) a documenté les décès de 16 enfants talibés en 2017 et 2018 du fait d’abus, d’actes de négligence ou de mise en danger de la part de maîtres coraniques ou de leurs assistants. Ces incidents se sont produits dans les régions de Saint-Louis, Diourbel et Thiès. Parmi ces enfants, âgés de 5 à 15 ans, trois sont morts des suites de coups violents, quatre dans deux incendies de daara, cinq dans des accidents de la route alors qu’ils mendiaient ou évitaient de rentrer au daara, et quatre de maladies non traitées. Neuf de ces décès ont eu lieu en 2018, dont deux suite à des passages à tabac, respectivement à Touba en avril 2018, et à Mpal en mai 2018.

HRW a également souligné 61 cas de passages à tabac ou d’abus physiques perpétrés à l’encontre de talibés en 2017 et 2018, 15 cas de viols, tentatives de viols ou abus sexuels, et 14 cas d’enfants emprisonnés, attachés ou enchaînés dans un daara. Ces abus auraient tous été commis par des maîtres coraniques ou leurs assistants. 

Quoique le Sénégal soit doté de lois solides réprimant la maltraitance des enfants, la mise en danger d’autrui, la traite des personnes, l’application de ces lois à l’encontre des maîtres coraniques responsables de pratiques inhumaines reste ineffective. 

Ainsi l’article 298 du code pénal prévoit : « Quiconque aura volontairement fait des blessures ou porté des coups à un enfant au-dessous de l’âge de quinze ans accomplis, ou qui l’aura volontairement privé d’aliments ou de soins au point de compromettre sa santé ou qui aura commis à son encontre toute autre violence ou voie de fait, à l’exclusion des violences légères, sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 25.000 à 200.000 francs. » Ce qui veut dire que nous disposons de tous les instruments législatifs et juridiques pour lutter contre cette plaie qui gangrène notre société. Mais la volonté politique est inexistante. Aujourd’hui, l’on se rend compte de plus en plus que la mendicité, la première violence exercée sur les enfants talibés, reste très active au sein de l’enfer des daara.

Le programme de « retrait des enfants de la rue » initié en 2018 par le gouvernement sénégalais a fait long feu. Le président sénégalais Macky Sall avait affirmé son souhait de mettre fin à la mendicité des enfants et de retirer les enfants des rues. Mais, tel que l’a souligné HRW, « ce discours n’avait pas donné lieu à la prise de mesures cohérentes, résolues et ambitieuses pour protéger les enfants talibés victimes d’abus et d’une exploitation à travers le pays. La portée, la cohérence et l’impact des initiatives gouvernementales, notamment les projets d’aide sociale à l’attention des talibés et des daara et le programme de retrait des enfants de la rue à Dakar, ont été limités ».

Faillite de l’Etat et désengagement des parents

Mais pour des raisons politico-électoralistes, nos gouvernements laissent cette pratique qui n’a rien à envier à l’esclavagisme perdurer. Et la pression des lobbies maraboutiques qui se nourrissent éhontément de la main tendue de ces morpions sans feu ni lieu fait toujours reculer l’Etat sur ce sujet qu’on juge faussement sensible. Dans un tel environnement, serait-il possible de parler d’émergence et de développement ? Laissons le professeur Penda Mbow répondre : « le phénomène des enfants mendiants est un indicateur au développement, qu’on le veuille ou non. Et tant qu’on n’arrivera pas à l’éradiquer, le Sénégal ne sera pas un pays émergent à plus forte raison un pays développé ».

Sur un autre registre, l’Etat a failli à sa mission de protéger la vie de nos enfants et de leur assurer une réussite dans l’éducation et la formation. Aujourd’hui, nos enfants talibés sont tenaillés fatalement entre le marteau des maitres coranique avec leurs méthodes répressives inhumaines et l’enclume de l’Etat laxiste, voire pusillanime. L’Etat, dont la mission première est d’assurer à sa jeunesse les conditions d’un avenir radieux, est le garant de la sécurité, de la protection et l’éducation de nos enfants. Et il serait bon de l’interpeler toujours sur le sort inquiétant de nos enfants laissés-pour-compte exposés sans défense à l’esclavagisme mendiant, à la maltraitance, au viol et à la violence souvent mortifère.  

Il ne faut pas, dans cette chaine de responsabilités, exonérer les parents de talibés démissionnaires qui ne préoccupent plus de l’éducation et de la sécurité de leur progéniture. Les difficultés de la vie, la hantise de la dépense quotidienne, le manque de communication, l’absence de contact social et la fuite de responsabilité des parents déteignent sur l’éducation des enfants. Quand un parent pense que des entraves métalliques peuvent servir de succédané à la place d’un programme éducatif bien pensé, c’est parce qu’il a lamentablement échoué dans le processus formateur de son enfant.   

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