Publié le: mar, Nov 19th, 2019

Promesses électorales – Je mens, donc je gagne ! (Par Bacary Domingo MANE)

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Cet axiome (Je mens, donc gagne !) tiré de l’observation d’une certaine pratique politique, au Sénégal et sous d’autres tropiques, pourrait choquer les puristes attachés aux respects des valeurs dont celle de la parole donnée. Lorsque les hommes politiques sillonnent leur pays  pour être hissés à la fonction suprême, ils remplissent leurs valises de viatiques en échange de voix. Des promesses les plus insignifiantes aux plus ambitieuses, en passant parfois, par les plus absurdes, le politicien fait preuve d’une générosité débordante. Il sait que sa victoire passera nécessairement par la création d’un monde sublimé dont le rêve est le moteur. 

                                   
La danse nuptiale

 

Ce besoin de susciter le désir pour infléchir le choix des électeurs s’enracine dans une réalité qui envisage la campagne électorale comme un moment d’échapper à la grisaille d’un quotidien exhibant fièrement les lignes de fracture sociale. Elle pourrait être assimilée à une sorte de danse nuptiale où l’acte sexuel découlera forcément de la création du désir par le conjoint ou la conjointe. En politique, celui-ci (désir) est matérialisé par le bulletin de vote glissé dans l’urne.

Pour sûr, l’élection est le pansement cachant le mal-être ou le mal-vivre des populations qui ont tout perdu…jusqu’au pouvoir du dire. La campagne électorale leur prive de la parole qui devient la chasse gardée du politicien prétendant se substituer à ce peuple désarmé. Ce dernier jouera, sans scrupule, la carte de la proximité, de l’écoute active, de la compassion, en somme, de l’empathie envers une population qui, il y a quelques semaines avant la campagne, souffrait encore le martyr dans une solitude sans nom.

                             
Passoire des promesses


Tout passe à travers les trous du passoire des promesses : création d’emplois et d’infrastructures, élimination de la pauvreté, justice pour tous, suppression du chômage, réduction de la fracture sociale, augmentation du pouvoir d’achat, soins de santé pour tous, zéro déchet, usines de mafé (sauce à base d’arachide), des matelas et des moustiquaires pour le monde paysan, un fonds pour faciliter le mariage des jeunes célibataires, le kilogramme de riz à 40 F Cfa, etc. 

Pour majorer ses chances d’être écouté et de convaincre, le candidat appliquera la règle de marketing politique qui consiste à imprimer son offre programmatique sur la demande exprimée par les populations. Les promesses contiennent, en quelque sorte, les attentes de l’électorat. 

                                   
Le peuple complice


C’est pourquoi, il est parfois difficile d’absoudre le peuple de sa responsabilité (puisqu’il est souverain) du délire de certains candidats qui veulent à tout prix arriver au sommet de l’Etat. La mauvaise foi en arrière-pensée, le candidat avance masqué de manière à s’adapter à toutes les situations, même des plus déplaisantes. Le postulant s’est dépouillé de toute réalité tangible et le récit qu’il déroule est plus proche de la fable pour mieux piéger l’électorat qui refuse, à son tour, de regarder les choses en face. Le règne de l’artefact ! 

Le candidat chez qui le paraître est transformé en vertu, joue désormais un rôle, comme au théâtre. Le leader est dans la représentation à mesure que la ligne de démarcation entre la réalité et la fiction se rétrécit, vérifiant du coup l’énoncé d’Arthur Miller : «plus on approche du pouvoir, n’importe quel type de pouvoir, plus la part de représentation devient importante». Ettant qu’il en sera ainsi, «les discours politiques continueront à être gangrenés par les tromperies et les mensonges dans une sorte de joyeuse mais dangereuse irresponsabilité partagée», prévient Alexandre Vatimbella.

                     
En politique, l’habit fait le moine 

 

Parce qu’en politique, l’habit fait le moine, qu’il est parfois suicidaire de vouloir répondre à la question de savoir pour qui votent en réalité les populations. Sous les costumes du paraître, comment projeter la lumière sur les parois de la Camera Obscura, de manière à distinguer, le candidat portant la conviction en bandoulière, du comédien entouré de Spin doctors rompus aux techniques de manipulation ? Dans cette logique, n’est-il pas absurde d’exiger du candidat-comédien de la cohérence entre la volatilité de la parole et la permanence de l’acte ? Puisque le postulant se voit obliger de polariser des pôles aux intérêts divergents.D’ailleurs, avons-nous le choix de ne pas se laisser flouer par le cabotin ? Non, nous ne sommes même pas autorisés à entrer par effraction dans la tête du candidat au moment où il fait des promesses. Cela ne servira à rien, car la réponse à notre questionnement ne sera donnée qu’après l’investiture du candidat.  

                           

La preuve par Macky Sall
, Bush et Trump


C’est ce qu’à compris le candidat Macky Sall, lorsqu’en 2012, il s’est  s’engagé à réduire son mandat de sept à cinq ans, à traquer tous les voleurs de la République… Nous connaissons la suite, une fois installé aux commandes. On peut en dire autant de George. W. Bush qui, face à Al Gore, avait attiré l’attention par la qualité de ses plaidoyers en faveur de l’éducation, de la protection de l’enfance et de l’environnement. «Mais les jours qui ont suivi son arrivée au pouvoir, il a commencé à remettre en cause une réglementation écologique, le poste de l’enseignement a perdu au change dans son budget et les ressources des services d’aide à la jeunesse ont été drastiquement réduites», fait remarquer A. Miller. Quid de Donald Trump ? Celui que Nicolas Domenach présente comme «le champion du monde des menteurs», est devenu locataire de la Maison Blanche, en partie, grâce à sa duperie.

                          
Malgré tout, l’électeur vote 


La vraie question est : pourquoi les électeurs qui accusent les politiciens de mensonge et de duplicité, continuent à voter pour eux ? Le sens du devoir citoyen n’explique pas tout. Il y a quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la rationalité dans le choix du votant, mais de l’indicible, de l’innommable. Les promesses irréalisables ou démagogiques fonctionnent comme une sorte de rituel qui rapproche le candidat bonimenteur de son camp. Plus c’est gros (mensonge), plus les rangs des membres de sa communauté se resserrent.

La promesse n’est pas en soi une vilaine chose. Bien au contraire. Elle joue le double rôle d’ancrage et de projection, comme ce pont invisible qui relie le présent au passé. C’est la sève nourricière des relations humaines structurées autour de la parole donnée. Mais ce qui caractérise alors la promesse, c’est qu’elle contient les germes de sa propre violation ou négation. 

           
L’éthique de responsabilité ou de conviction
 ?


Mais au cœur de ce dilemme cornélien, entre le respect scrupuleux de sa parole, faisant fi de la réalité du terrain, et sa remise en cause découlant d’une analyse concrète de la situation, il y a le libre arbitre du candidat élu. Il doit choisir entre ce que Gilbert Hottois, appelle «l’éthique de responsabilité» et «l’éthique de conviction». La première consiste à modifier les objectifs fixés en fonction de la réalité du terrain. Tandis que la seconde, privilégie l’attachement à ses engagements. 

                               
L’obligation de mentir 


Les partisans de «l’éthique de responsabilité»estiment que le plus important n’est pas l’engagement pris par le candidat lors d’une campagne, mais le nombre de réalisations qu’il fera une fois au pouvoir. Ils sont convaincus que les promesses procèdent de l’électoralisme des plus abjects. Du coup, le fait de s’en détourner (promesses démagogiques et déraisonnables), selon eux, ne pose aucun problème moral. André Bercoff, l’un des théoriciens de cetterealpolitik, parle même de «l’obligation de mentir» pour tout politique devant se faire élire.Ce dernier met cette vérité au compte de ce qu’il appelle «la loi de l’économie électorale de marché». Le seul devoir auquel le candidat élu ne peut se soustraire, est de justifier, avec une habileté exquise, ses reniements à 400 degrés.Comme l’a fait le président Macky Sall, en renonçant à son engagement de faire seulement cinq ans. Il fallait, pour justifier son virage à 180 degrés, désigner un «coupable» : le Conseil Constitutionnel, et le tour est joué. 

                         

Entre le marteau et l’enclume


Mais cette duplicité des hommes politiques n’est pas sans conséquence. De nombreux citoyens en quête de changements radicaux se détournent de leurs discours. Ce qui pose un vrai problème démocratique, puisque ces derniers sont à la merci d’autres marchands d’illusion : les populistes ou extrémistes. 

Le mensonge politique et les promesses démagogiques sont attentatoires à la transparence démocratique ou républicaine devant guider ou éclairer le choix des électeurs.Il s’agit ni plus ni moins d’une rupture de confiance accordée par des citoyens qui croyaient au projet de société du candidat comédien. Le bonimenteur, obsédé par son élection ou sa réélection, change même son rapport à la démocratie républicaine qu’il dévoie par des pratiques qui transforment l’électeur en consommateur de pacotille. 

Bacary Domingo MANE

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