Publié le: mar, Sep 15th, 2020

Mon désir, envoyer des ondes très lumineuses à travers ma musique” : le pianiste de jazz Grégory Privat présente “Soley”, son cinquième album

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En moins d’une décennie, Grégory Privat s’est imposé parmi les pianistes les plus brillants et captivants de la scène jazz française et caribéenne. Né le 22 décembre 1984, il a grandi à Saint-Joseph, en Martinique, dans une famille baignée de musique, son père José Privat étant le pianiste du groupe Malavoi. Depuis son premier album sorti en 2011, Grégory Privat propose un jazz imprégné de ses influences antillaises, mais pas seulement. Il enchaîne les disques remarquables et les collaborations avec des artistes comme le percussionniste Sonny Troupé ou le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart.

Le cinquième album de Grégory Privat, Soley (“soleil” en créole), est sorti le 31 janvier 2020 sur le label Buddham Jazz qu’il a fondé. Enregistré à la tête d’un trio formé avec le contrebassiste Chris Jennings et le batteur Tilo Bertholo, ce disque dense et lumineux renferme un état des lieux des explorations musicales du pianiste, entre acoustique et électro (une première), morceaux instrumentaux et chantés (une nouveauté)…

Soley, qui exprime une évolution tant artistique que personnelle, mais aussi spirituelle, ne dévoile pas forcément toutes ses ondes solaires du premier coup. Parfois, il peut même déconcerter. Mais plus on s’y aventure, plus on en découvre la profondeur, les trésors, la lumière, et plus on l’aime. Grégory Privat présente le solaire Soley vendredi 11 septembre 2020 à Paris, au New Morning.

Grégory Privat : “DNA” (Privat), extrait de “Soley” (2020)


Franceinfo Culture : Vendredi soir, vous donnez enfin le concert au New Morning qui avait été programmé le 21 avril avant d’être reporté. Comment avez-vous vécu le confinement et la crise sanitaire ?
Grégory Privat : J’ai essayé de me couper de toute la tension qu’on ressentait dans cette période, de prendre la situation du bon côté, d’écrire de la musique, de faire des choses que je n’avais pas le temps de faire en temps normal. J’ai commencé à écrire pour un orchestre symphonique, j’ai fait des petits “live” sur les réseaux sociaux, c’était amusant de garder ainsi le contact avec les gens. Quand on est musicien, en dehors des concerts, on est souvent à la maison, seul, à composer, à travailler l’instrument.

Vous avez grandi dans un univers musical. On imagine que votre père vous a transmis le goût du piano, de la musique…

Absolument. Depuis que je suis petit, j’ai toujours vu mon père jouer. Pour moi, il n’y avait pas d’hésitation, même sur le choix de l’instrument, je savais que je voulais faire du piano.

A-t-il été votre premier professeur ?
Mon père étant autodidacte, les choses se sont passées dans le domaine du non-dit. J’ai eu ce contact avec le piano par ce biais même si j’ai pris des cours avec un professeur de musique classique. Ce que mon père m’a donné, c’est le feeling, le fait de comprendre certaines choses : pourquoi tel accord, pourquoi tel pianiste va faire telle phrase à un moment donné, des choses du domaine de l’instinct… Mon père étant un grand fan de jazz, on en écoutait à la maison. Au début, je ne comprenais pas vraiment cette musique. J’ai su que c’était ce que je voulais faire le jour où j’ai entendu pour la première fois Michel Petrucciani. Ça m’a parlé, ces mélodies très puissantes qui faisaient que même si on ne connaissait pas ce style de musique, on était touché [ndlr : il lui rend hommage dans le morceau Waltz for M.P.].

Quel âge aviez-vous au moment de cette découverte ?
Je devais avoir 14 ans. J’étudiais le piano depuis l’âge de 6 ou 7 ans mais c”était du classique. À un moment, j’ai eu envie de composer, faire mes morceaux mais je sentais que le classique me limitait un peu. Vers la fin du collège, le début du lycée, j’avais envie de comprendre ce que l’improvisation, l’harmonie signifiaient. Michel Petrucciani m’a ouvert une petite porte pour appréhender d’autres musiciens un peu plus complexes, je dirais, comme Herbie Hancock, Chick Corea, Keith Jarrett et bien d’autres.

Malgré votre passion pour la musique, vous n’en avez pas tout de suite fait votre métier…
J’ai fait une école d’ingénieur à Toulouse, pendant trois ans, de 2004 à 2007. Le soir, j’allais à des jam sessions pour rencontrer d’autres musiciens, me faire embaucher dans des groupes… Fin 2007, je suis arrivé à Paris et j’ai commencé à travailler en tant qu’ingénieur, tout en continuant de fréquenter les jam sessions. J’ai créé mon propre groupe et fait mon premier album [Ki Koté, sorti en 2011]. Mais c’était difficile de trouver du temps pour répéter. En 2012, j’ai arrêté de travailler comme ingénieur. J’avais toujours su que la musique aurait un grand rôle… Mais est-ce qu’il y aurait un boulot à côté ou pas, c’était la grande question de ma vie !

Votre discographie révèle votre attachement à vos origines : Ki Koté avec son titre en créole, Tales of Cyparis qui évoque un personnage de l’histoire de votre île, Luminescence qui réunit la Martinique et la Guadeloupe via le gwoka de Sonny Troupé, co-leader de l’album, puis Family Tree, un hommage au peuple martiniquais et à son histoire, jusqu’à Soley
C’est une véritable richesse. La Martinique et les Antilles ont une histoire particulière, jusqu’à la création de cette population, née d’un traumatisme qui est l’esclavage. Le mélange de cultures très différentes a abouti à une culture toute nouvelle, la culture créole. C’est quelque chose qui me touche beaucoup et c’est très important pour moi de l’exploiter dans ma musique. L’album Soley évoque aussi cette question au travers du morceau DNA [“ADN” en anglais] qui retrace les pourcentages de mes ancêtres en fonction de la zone géographique, avec beaucoup d’ancêtres très différents ! À un moment, j’ai recherché une cohérence, un sens à tout ça. J’essaye de toujours voir le côté “lumineux” de cette chose qui est le métissage. J’essaye même de redéfinir ce que ça voudrait dire d’être Martiniquais. Cela compte beaucoup, d’autant plus dans cet album qui a aussi une dimension spirituelle. Soley, ça veut dire “soleil” en créole, mais c’est aussi un acronyme que j’ai établi : “Spirituality Optimism Light and Energy coming to You.” Je souhaite envoyer des ondes très lumineuses à travers ma musique.

Vous chantez une phrase en créole dans le morceau-titre de l’album Soley. Que dit-elle ?
“Le soleil est arrivé dans nos cœurs.” C’est là où l’album prend une dimension spirituelle. Ça parle de l’illumination, de cet état dans lequel on entre parfois… Pour moi, la musique commence à devenir intéressante quand on rentre dans cette transe, quand on ne se pose plus vraiment de questions sur les accords, si on fait la bonne note, quand tout le monde joue ensemble… Cet état où l’on est vraiment présent.

Grégory Privat : “Soley” (Privat) – Fip 010520

Ce message lumineux, était-ce l’idée de départ autour de laquelle vous avez écrit l’album ?
Il y a ce message dans ma musique. Ensuite, je ne vais pas mentir : les concepts viennent toujours après. Je ne pars jamais vraiment d’un concept prédéfini, mais la musique parle d’elle-même. C’est le point de départ. Le fait de mettre des titres et des idées sur les morceaux fait partie d’un processus qui intervient plus tard, et qui colle avec ce que la musique renvoie et avec ce que je ressens quand je la joue.

Dans Soley, des morceaux à l’univers acoustique cohabitent avec des musiques enrichies d’électro, et sur quelques titres, vous chantez, ce qui n’est pas courant !
Sur cet album, on trouve deux esthétiques. L’une d’elles, assez acoustique, vient de mon album précédent Family Tree, elle est liée au trio jazz. L’autre est une nouvelle couleur que je développe avec Soley. Elle est plus électrique, avec l’utilisation des claviers, de la voix aussi – ce qui est en effet très nouveau et que je prends de plus en plus de plaisir à faire en live. Chris Jennings [le bassiste du trio de Grégory Privat] produit des effets sur sa contrebasse qui, parfois, ne sonne même plus comme une contrebasse… Et Tilo Bertholo [le batteur] utilise un pad qui fait que sa batterie devient très électrique. Pour moi, ça marque vraiment un tournant, même au niveau du live : on joue différemment, il y a davantage de lâcher-prise. Je ne sais pas si c’est grâce à ces nouvelles choses que j’expérimente, mais je ressens cette évolution.

De quoi parle Las, la chanson en créole de l’album ?
Le titre, c’est le même mot que “las” en français, ou “fatigué”. Le texte, un peu humoristique, dit : “Je suis fatigué, je suis dans mon lit, il faut que je me lève, ça devient plus compliqué jour après jour de prendre le métro…” J’évoque cette rengaine qui me met la tête à l’envers… Il y a un double sens. Je parle de cette période où j’étais ingénieur et où je me demandais quand j’allais pouvoir vivre de ma musique. Cela a été une vraie prise de tête, un vrai problème, psychologiquement. La chanson décrit ce moment où l’on a envie de se réveiller, de sortir de l’état de confort, de se poser les bonnes questions : “Mais qu’est-ce que je veux faire dans ma vie ?”

Grégory Privat : “LAS” (Privat), extrait de “Soley” (2020)


D’autres morceaux cachent-ils des histoires personnelles, des choses spirituelles ou des thèmes qui vous tiennent à cœur ?

Fredo est un morceau très particulier, un hommage à un ami d’enfance parti trop tôt, à 30 ans. Exode est une sorte de traversée, ça évoque les migrants, des gens comme nous. Transfiguration est un clin d’œil à l’illumination, à la Bible, quand Jésus redescend du Mont Sinaï transfiguré après avoir reçu un message. Avec Prélude et Le Pardon, deux morceaux à l’esthétique très différente qui s’enchaînent, j’ai voulu mélanger la culture européenne et la musique d’Afrique, avec ses rythmes, afin de voir ce qui en résulterait. L’idée de l’esclavage qui donne la culture créole, et l’idée de faire appel au pardon, cela m’évoque une sensation similaire… Le pardon, pour moi, c’est passer de la haine à l’amour, et mélanger ces deux choses qui donnent quelque chose de lumineux.


Grégory Privat en concert
Vendredi 11 septembre 2020 à Paris, New Morning, 21H
Grégory Privat : piano, voix
Chris Jennings : contrebasse
Tilo Bertholo : batterie

A propos de l'Auteur

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