Publié le: lun, Août 24th, 2020

La situation est incontrôlable” : au Soudan, les sites antiques à la merci des chercheurs d’or

Share This
Tags

Il y a un mois, quand cinq archéologues et policiers sont arrivés sur le site de Jabal Maragha au Soudan pour une visite de routine, ils ont cru s’être égarés. Il n’en était rien. Des chercheurs d’or avaient fait disparaître le site sous les roues d’engins de chantier.

Intrigués par un bruit de moteurs dans ce désert de Bayouda, à 270 km au nord de la capitale Khartoum, ils ont découvert deux pelleteuses en action. Elles avaient creusé une entaille de 17 mètres de profondeur et 20 mètres de longueur. “Ils n’avaient qu’un but en s’enfonçant ici : trouver de l’or et pour gagner du temps, ils ont utilisé les pelleteuses”, explique, choquée, l’archéologue Habab Idriss Ahmed, qui a travaillé en 1999 sur ce site. La terre ocre est zébrée de traces de pneus, mais certaines sont plus profondes. Ce sont celles des camions qui ont transporté le matériel de terrassement.

Ils ont excavé en profondeur car le sol est composé de couches de grès et de pyrite et comme cette roche est métallique leur détecteur se mettait à sonner. Ils pensaient que l’or se trouvait plus bas.Hatem al-NourDirecteur des Antiquités et des Musées soudanais

De ce site de l’époque méroïtique (environ 350 av JC- 350 ap JC), qui était soit une unité d’habitations soit un poste de contrôle, il ne reste presque plus rien. Près de la monstrueuse tranchée, sur des pierres en grès taillées en cylindre et disposées en colonne, les “voleurs d’or” ont posé un toit rudimentaire pour utiliser l’espace comme salle à manger.

Des centaines de tombes détruites 

Mais la surprise ne s’arrête pas là. “Conduits au poste de police, les cinq ouvriers ont été relâchés quelques heures plus tard et ont même pu récupérer leur matériel”, peste Mahmoud al-Tayeb, ex-inspecteur des Antiquités. “Ils auraient dû être arrêtés et leurs machines confisquées. Il existe des lois”, ajoute ce professeur d’archéologie à l’université de Varsovie convaincu que le vrai coupable, leur employeur, a le bras long.

Pour le directeur des Antiquités, il ne s’agit pas d’un cas unique mais d’un pillage systématique des sites archéologiques, comme sur l’île de Saï, longue de 12 km, entre la deuxième et troisième cataracte sur le Nil. Là, sur les centaines de tombes de toutes les époques depuis la préhistoire, beaucoup ont été détruites ou abimées par les chercheurs d’or.

“Histoires fantaisistes”

En fait, ces derniers ont toujours existé au Soudan, troisième producteur d’or d’Afrique, après l’Afrique du Sud et le Ghana. La vente d’or a rapporté à l’Etat 1,2 milliard de dollars en 2019, selon la Banque centrale. Mais ces chercheurs se sont professionnalisés. “Petit à Omdourman, (près de Khartoum), après les crues, je regardais les habitants aller sur les berges avec des tamis. Il trouvaient de l’or mais en très petites quantités”, dit Mahmoud al-Tayeb.

Dans l’imaginaire populaire, si les sites archéologiques sont synonymes d’or, c’est à cause des histoires fantaisistes que les gens se racontent entre eux.Mahmoud al-Tayebex-inspecteur des Antiquités

Puis à la fin des années 1990, les habitants ont vu les archéologues utiliser des détecteurs pour leurs recherches. Et ils étaient persuadés qu’ils cherchaient de l’or. “Chaque fois que nous commencions une fouille, ils venaient nous demander si on avait trouvé de l’or”, explique-t-il.

“Un policier pour trente sites”

Les civilisations anciennes du Soudan ont érigé plus de pyramides qu’en Egypte mais elles restent largement méconnues. Le site archéologique de l’île de Méroé, situé à quelque 200 km de Jabal Maragha, est classé par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité. Ce qui est catastrophique pour le patrimoine soudanais, c’est que des responsables locaux encouragent des jeunes chômeurs à tenter leur chance dans la course au trésor, et que des investisseurs fortunés utilisent du matériel lourd.

L\'archéologue Habab Idriss Ahmed (à droite) et Mahmoud al-Tayeb, ancien expert du département des antiquités du Soudan, inspectent des pierres empilées les unes sur les autres et utilisées par des chercheurs d\'or pour soutenir le toit d\'une salle à manger sur le site millénaire de Jabal Maragha dans le désert du Bayoudas, à quelque 270 km au nord de la capitale Khartoum, le 20 août 2020.
L’archéologue Habab Idriss Ahmed (à droite) et Mahmoud al-Tayeb, ancien expert du département des antiquités du Soudan, inspectent des pierres empilées les unes sur les autres et utilisées par des chercheurs d’or pour soutenir le toit d’une salle à manger sur le site millénaire de Jabal Maragha dans le désert du Bayoudas, à quelque 270 km au nord de la capitale Khartoum, le 20 août 2020. (EBRAHIM HAMID / AFP)

“Sur le millier de sites archéologiques plus ou moins connus au Soudan, au moins une centaine ont été détruits ou endommagés par des chercheurs d’or. Il y a un policier pour trente sites et il ne possède ni qualification, ni matériel de communication ni moyens de transport adéquats”, se plaint Hatem al-Nour.

Comme des fourmis, dans les centaines de lieux éloignés, dans les cimetières, les temples, les gens fouillent dans l’espoir d’améliorer leur quotidien dans un pays en plein marasme économique et meurtri par les conflits ethniques et tribaux. Pour Mahmoud al-Tayeb, “la situation est incontrôlable. La vraie question c’est le sérieux avec lequel l’Etat entend préserver le patrimoine. Mais il est clair que celui-ci n’est pas en tête des priorités du gouvernement”.

A propos de l'Auteur

-