Publié le: mer, Nov 18th, 2020

Ananas, cactus, pommes : les déchets de l’industrie agroalimentaire sont-ils des alternatives durables pour la mode ?

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Épinglée de tous côtés, l’industrie de la mode affiche un bilan environnemental alarmiste dont nul ne peut ignorer les conséquences sur la planète. La crise sanitaire liée à la Covid-19 a accéléré la prise de conscience des consommateurs qui désormais recherchent des marques responsables s’engageant dans une démarche écologique et respectueuse de l’environnement. Celles qui privilégient les fibres issues des déchets de l’agroalimentaire commencent à avoir de plus en plus la cote.

Mais si la revalorisation d’un déchet semble une bonne idée, le consommateur doit être cependant attentif. Explications avec Magali Moulinet Govoroff, auteur de l’ouvrage Mode manifeste. S’habiller autrement, et Eloïse Moigno, fondatrice du label SloWeAre, et découverte d’une sélection mode privilégiant les fibres extraites de déchets agroalimentaires. 

Des fibres d'ananas en train de sécher. Elles seront utilisées dans la fabrication de la fibre de Piñatex (Piñatex)

“Des textiles s’inventent sur la base de déchets agroalimentaires”

Dans son ouvrage Mode manifeste. S’habiller autrement (éditions de la Martinière), Magali Moulinet Govoroff dresse un état des lieux et passe en revue des solutions pour consommer écologique, éthique et durable. Dans un des chapitres, elle s’intéresse à l’industrie textile qui a entamé sa transition écologique par le biais, entre autres, de matières premières bio et de fibres synthétiques recyclées et repensées. Elle constate que pour répondre à cette demande, “des innovations étonnantes intègrent peu à peu les collections de mode et viennent se substituer aux matières controversées”. L’auteure ajoute que “des textiles s’inventent sur la base de polymères, de molécules extraites de ressources naturelles renouvelables, plantes, déchets agroalimentaires”. 

Autre phénomène, “la montée en puissance des associations de défense animale et l’avènement de la mode éthique ont poussé l’industrie a repenser son offre. La solution se trouve dans les déchets agroalimentaires, qui une fois transformés, deviennent des matières durables, imitant n’inporte quel cuir”. Magali Moulinet Govoroff donne ainsi l’exemple de plusieurs matériaux : le Pinatex, les bio fibres (résidus de fruits tropicaux, fermentation de déchets végétaux…), la fibre de soie d’araignée, les déchets issus des jus d’agrumes…. 

Un champs de cactus dont les fibres seront transformées pour remplacer le cuir animal  (DR)

Si la problématique de la revalorisation d’un déchet de l’agroalimentaire en première intention est une bonne idée, les procédés utilisés ne semblent pas toujours transparents.

“La revalorisation d’un déchet en première intention est une bonne idée” 

Eloïse Moigno, fondatrice du label SloWeAre, nous alerte sur les limites de ce processus. SloWeAre est une plateforme qui met en avant les initiatives positives de la mode éco-responsable et s’assure que les démarches sont éthiques, cohérentes et transparentes : chaque marque répond à un audit qui évalue son éco-responsabilité sur l’ensemble de la chaîne de valeurs. 

Depuis quelques années, beaucoup d’inititiatives ont été lancées à partir de matières innovantes issues de la revalorisation de déchets de l’industrie agroalimentaire biodégradable comme alternative au cuir. “Dans le principe, cela peut paraître une bonne idée d’un point de vue économique mais les déchets revalorisés ne sont pas si vertueux” indique Eloïse Moigno. “Ces déchets réduits en pate, selon un procédé viscose, sont travaillés avec des liants (ndlr : qui peuvent être naturels mais aussi synthétiques) pour constituer une nouvelle fibre textile”.

Pour Eloïse Moigno, “le process de transformation d’une matière avec un procédé viscose fait que la matière d’origine n’a plus rien de naturel. C’est un effet pervers surtout que les entreprises sont très peu transparentes (ndlr : elles ne donnent que peu d’info sur leur travail et sur la durabilité de ces nouvelles matières). Par ailleurs, cette pratique ne pallie pas le problème de la surproduction de l’industrie alimentaire”.

Pour exemple, elle cite le Pinatex qui “comprend 80% de feuilles d’ananas et 20% de PLA (certains polyesters ne sont pas biodégradables). Donc le produit réalisé n’est pas biodégradable à 100%. Par ailleurs, il faut noter que la production de ce produit exotique entraîne une déforestation pour créer des plantations”. 

Des feuilles d'ananas avant transformation en fibres de Piñatex (Piñatex)

Du cactus, de l’eucalyptus et du maïs 

Après que de nombreuses marques aient banni ces dernières années la fourrure de leurs collections, le cuir fait à son tour l’objet d’une remise en question. Certaines griffes le remplace par du cuir dit vegan – du cuir synthétique. Voici une sélection  de marques qui font un choix responsable pour la préservation de la planète en utilisant des matériaux issus de l’agroalimentaire, en l’occurence des plantes, pour créer chaussures ou vêtements…

Tant du côté de la mode que de la maroquinerie, le cactus a la cote. La maison Natan a introduit dans sa collection couture un cuir vegan développé à partir de cactus, le Desserto. Cette plante abondante au Mexique ne nécessite pas beaucoup d’eau, ni d’entretien avec des herbicides ou des pesticides. Ce cactus contient une protéine aux propriétés imperméables et adhésives naturelles avec l’apparence et la sensation du cuir. 

Collection Natan en cuir vegan  (Elodie Gerard)

La marque de chaussures Clae est, elle aussi, engagée en faveur d’une mode responsable et durable. En partenariat avec Desserto – gagnants du Green Product Award 2020 -, elle a développé une sneaker en cuir vegan conçue à partir d’un grand cactus vivace, le Nopal, appelé aussi Figuier de Barbarie.

Sneaker en cuir de cactus de la marque Clae (Clae)

Outre le cactus, d’autres plantes ont la faveur des marques. Ainsi Allbirds, entreprise basée à San Francisco, fabrique chaussures, chaussettes et sous-vêtements durables en matériaux naturels renouvelables. Sa ligne de chaussures Tree est réalisée à partir de fibres d’eucalyptus. L’ingrédient principal de la fibre Tree est le Lyocell Tencel. Il utilise 95% moins d’eau et la moitié de carbone par rapport aux matériaux traditionnels. La fibre d’arbre certifiée FSC provient de fermes sud-africaines et dépend de la pluie et non de l’irrigation. Le modèle de course Dasher est fabriqué à partir de fibres d’eucalyptus, de laine mérinos et de canne à sucre. Il est doté d’une tige en maille légère en Tencel Lyocell, d’une doublure en laine mérinos antimicrobienne et d’un filet de polyester recyclé.

Sneaker Allbirds, modèle Tree Runner employant de l'eucalyptus (RYAN UNRUH)

Supergreen propose Popcorn, une basket végétale unisexe à base de fibres de maïs. Elle est certifiée Oeko Tex 100 garantissant l’absence de substances nocives pour la santé et l’environnement mais aussi labellisée PETA. Le maïs utilisé qui n’est pas à destiné à l’alimentation est une plante aux fibres naturelles solides et souples. Cette ressource renouvelable est relativement peu gourmande en eau. La semelle est constituée de matières recyclées allant de déchets de gomme à des résidus de liège et de riz. La doublure intérieure est en fibre de bambous et les lacets en lin 100% naturel. Pour éviter toute surproduction inutile, le modèle est disponible uniquement en précommande.

Supergreen propose une basket végétale unisexe.à base de fibres de maïs (DR)

Lors de la dernière Fashion Week parisienne, le créateur Thomas Durin a lancé son label made in Belgium éco-responsable Van M. Les tissus – un mix de raphia, de lin, de coton, de toile de jute et de cuir végétal fabriqué à partir de la sève de l’Hévéa au Brésil – sont en majorité biologiques ou conçus en Europe tout en suivant une démarche éco-responsable. Les motifs sont imprimés avec de l’encre à base d’eau avec moins de produits chimiques. 

Le trench en latex végétal - doublé d'un voile de coton biologique avec une ceinture aux motifs de São Paulo au Brésil - du créateur Thomas Durin (Aleksandra Picard)

La marque polonaise Reserved a, quant à elle, lancé sa petite collection Joyful #Eco Aware avec des tissus en fibre Naia. Lancée en 2017, cette dernière est fabriquée avec du bois provenant de forêts et de plantations de pins et d’eucalyptus gérées de manière durable et a été certifiée comme étant biodégradable dans l’eau douce ayant obtenu la marque de conformité OK biodégradable Water de la part de TÜV Austria.

Des pommes, des raisins et de l’ananas

Les déchets issus des fruits (ananas, pommes, raisins…) ont eux aussi la cote. La marque française Le Coq Sportif utilise ainsi pour une de ses lignes de sneakers un cuir végétal fabriqué à partir de raisons, des résidus non utilisés après extraction des jus pour la production du vin ou de la grappa. 

La marque unisexe de baskets dépareillées Caval, a quant à elle, récupéré des déchets de pomme et les a associés à du PU recyclé (polyuréthane). Cette nouvelle matière recyclée, le Pellemela ou cuir de pomme, 100% vegan et Peta-Approved Vegan, est utilisée pour la tige de la basket. A chaque paire vendue, Caval fait, par ailleurs, un don à Handicap International.

Baskets Caval en cuir de pommes (DR)

Valespir, marque parisienne de maroquinerie, propose elle aussi des sacs en cuir de pomme et nylon recyclé tout comme la marque Cadence, dont la fondatrice Valentine Basser vient de lancer une campagne de financement participatif sur la plateforme Ulule pour proposer aux internautes un sac à dos écologique fabriqué en Apple Skin, alternative au cuir à base de déchets de pommes recyclés.

Le Pinatex, autre alternative végétale au cuir, est un matériau textile qui séduit beaucoup de créateurs : la marque Tanha propose une ligne vegan de sacs à base de Pinatex imprimé reptile. 

Sac de la marque Tanha réalisé en Piñatex (DR)

Quant à la marque de prêt-à-porter numéro6, 100% écoresponsable, elle propose des produits en cuir d’ananas mais aussi en ortie ou en maïs.

Banane en cuir d'ananas de la marque numéro6 (Dovilé Babraviciuté)

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