Publié le: ven, Nov 9th, 2018

Fédorovski : « Gare au danger de rupture entre l’Europe et la Russie »

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Où va Vladimir Poutine ? Quelles sont les vraies relations qu’entretiennent les États-Unis et la Russie à la mi-mandat de Donald Trump ? L’année qui vient sera-t-elle celle de tous les dangers ? Vladimir Fédorovski est l’écrivain d’origine russe le plus édité en France. Il vient de publier son 41e ouvrage, Le Roman vrai de la manipulation (éd. Flammarion). Il retrace l’histoire des petits et des grands complots qui jalonnent les relations entre les chefs d’État et les opinions publiques. Derrière ces coups d’éclat parfois spectaculaires se cache une situation géopolitique très dégradée, tandis que l’impéritie de l’administration Trump est de plus en plus inquiétante, selon lui.

 

Vladimir Fédorovski : Bien sûr. Mais entre les réseaux sociaux, les services spéciaux et la rafale de dirigeants nouvellement aux commandes du monde, ce qui m’inquiète dans la période que nous traversons c’est que les actions de manipulation n’y sont pas calculées. Durant la guerre froide existait une distinction entre la politique réelle, la propagande et la manipulation. Dans le contexte actuel, on fait face à des sursauts imprévisibles, à des improvisations, des approximations dans la politique étrangère. Les inénarrables aventures du président Trump en sont un exemple typique, tout comme l’aventurisme doublé de morale et d’impéritie de l’ensemble des Occidentaux au Moyen-Orient. Dès lors que les règles ont disparu, on fait face à un amoncellement de crises marquées par des manipulations non maîtrisées devenues omniprésentes, au point d’être plus importantes que la politique réelle.
« Les relations entre la Russie et les États-Unis se sont aussi détériorées, au point qu’on évoque à nouveau la guerre froide. En vérité, c’est pire »

La Russie de Vladimir Poutine est-elle l’un des pays les plus engagés dans la manipulation des opinions publiques ?
Il est incontestable que Vladimir Poutine manipule avec la science d’un ancien du KGB et joue sur l’image de la « citadelle assiégée », une tradition russe depuis Ivan le Terrible. Il l’a fait d’une manière très habile s’appuyant sur les faits. À partir de son discours de Munich en 2007, Vladimir Poutine et les Russes de manière générale ont tiré une conclusion très grave à mon sens pour l’Occident. lls en ont conclu qu’en 1991, l’Occident ne voulait pas tuer le communisme, mais qu’il voulait tuer la Russie. Il faut dire que la politique du cordon sanitaire, l’Otan, le bouclier antimissile et les politiques actives des États-Unis dans les anciennes républiques soviétiques comme l’Ukraine ou la Géorgie ont alimenté ces conclusions russes. Par ailleurs, dès le début, Vladimir Poutine avait été très clair quand il a prononcé cette fameuse phrase : « Nous allons zigouiller les terroristes [tchétchènes] jusque dans les chiottes. » C’était une manière de dire que la Russie ne reculera plus et défendra ses intérêts. Les Occidentaux ont sous-estimé la capacité de renouvellement du complexe militaro-industriel russe, permise notamment à partir de 2007 grâce à l’argent du pétrole. Dès lors, Vladimir Poutine a utilisé l’outil militaire et la diplomatie du pétrole pour défendre les intérêts russes.
La situation géopolitique actuelle est-elle plus dangereuse que durant la guerre froide ?
Les choses sont en effet plus inquiétantes qu’il y a trente ans. Il n’y a plus de règles, plus de vérité. Aujourd’hui, on assiste au mélange des genres : on ment et on croit à ses propres mensonges. Mon livre, sous sa légèreté, est un véritable signal d’alerte. Nous vivons des temps dangereux. Les relations entre la Russie et les États-Unis se sont aussi détériorées, au point qu’on évoque à nouveau la guerre froide. En vérité, c’est pire : au siècle dernier, les affaires étaient gérées par des gens compétents tels que Gromyko et Kissinger. Dans le contexte actuel, on fait face à des suppositions, des approximations dans la politique étrangère.
Où en sont les relations entre Trump et Vladimir Poutine ?
Le regard de Poutine sur Trump a connu une évolution significative depuis l’arrivée du magnat de New York à la Maison-Blanche. Pendant la campagne électorale américaine, Trump et Poutine n’ont pas manqué, via la presse, de s’adresser des signes d’estime et d’amitié. Il semblait à la terre entière que, sitôt la victoire du candidat républicain actée, les deux hommes allaient tomber – ou presque − dans les bras l’un de l’autre, et que les relations entre les deux nations allaient enfin se dégeler. Or, à l’heure où Trump exerce son premier mandat, et Poutine, son quatrième, rien de tout cela ne s’est passé. Les relations entre les deux pays sont au plus bas niveau historique. Deux raisons à cela : la première est liée avec une formidable manipulation concernant des accusations de collusion entre Poutine et Trump portée par l’establishment démocrate américain, et la deuxième raison repose sur les contre-pouvoirs qui empêchent le président des États-Unis d’agir à sa guise. Selon Poutine, le Parti républicain comptant parmi ses leaders d’ardents défenseurs de l’Otan, l’engagement dans la stratégie d’extension de l’Alliance sur les territoires jadis soviétiques demeurera une tendance lourde de l’influence américaine.
« En diabolisant la Russie, l’establishment américain a consciemment détourné le regard des vrais ennemis de l’Amérique, c’est-à-dire l’islamisme, l’Iran, la Corée du Nord et la Chine »

Les soupçons de manipulation de l’élection présidentielle américaine par les Russes sont sans le moindre fondement, selon vous ?
Sitôt dissipé l’effet de sidération provoqué par l’élection, ses adversaires ont prétendu qu’il avait été parrainé par Moscou, qu’il était une créature de Poutine et, partant, une « taupe du Kremlin ». Ce qui, à proprement parler, était une manipulation grotesque. Que certains Russes se soient immiscés dans la campagne américaine est incontestable, mais les services secrets américains eux-mêmes ont qualifié leur influence comme « insignifiante ». Pour Poutine, il n’y a pas de doute : si Trump a gagné, c’est tout simplement parce que son adversaire a fait une mauvaise campagne et parce qu’il s’est adressé d’une manière directe à la classe moyenne qui était frustrée.
L’entrisme supposé de Moscou ne saurait se comparer à l’installation physique de spécialistes américains sur le sol russe en 1996 pour faire réélire Eltsine. Sans cette manipulation américaine déterminante pour les élections présidentielles russes, Eltsine aurait disparu du paysage politique tant le peuple s’était mis à le haïr.
Sur le plan géopolitique, le tumulte post-électoral anti-Trump et anti-Russe orchestré aux États-Unis est analysé par le chef du Kremlin pour ce qu’il est : en diabolisant la Russie, l’establishment américain a consciemment détourné le regard des vrais ennemis de l’Amérique, c’est-à-dire l’islamisme, l’Iran, la Corée du Nord et la Chine. En faisant artificiellement de la Russie le principal adversaire de l’Occident, il a surtout envoyé une bonne pelletée de sable dans les rouages de l’Europe, histoire de casser la machine, et s’est ménagé de nouveaux marchés pour le gaz de schiste. Mais aujourd’hui, selon Poutine, il y a plusieurs politiques menées par les États-Unis : celle du Congrès, celle de la CIA et même plusieurs politiques à l’intérieur de l’administration de Trump, lequel prend des engagements qu’il n’arrive pas à honorer, notamment concernant le rétablissement de la coopération avec Moscou contre le terrorisme et la cybercriminalité évoquée pendant deux rencontres précédentes avec Poutine, à Francfort et à Helsinki.
Faut-il craindre un rapprochement entre la Russie, la Turquie et la Chine ?
Oui, mais surtout ce qui me désole – francophile que je suis –, c’est qu’il existe un danger de rupture historique entre l’Europe et la Russie, un retournement comparable à ce qui s’est passé dans l’autre sens il y a trois siècles, sous Pierre le Grand qui assura le rapprochement de la Russie avec l’Europe. Aujourd’hui, hélas, non seulement Poutine mais surtout la majorité de l’opinion publique russe voient l’Asie comme un continent d’avenir et considère que l’Europe est en train de s’islamiser et n’assume pas son héritage judéo-chrétien. Dans ce contexte, l’élite russe, surtout le complexe militaro-industriel, prône une véritable alliance économique et militaire entre la Russie et la Chine.

 

 

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