Publié le: ven, Déc 15th, 2017

Affaire Lafarge en Syrie : le rapport qui met à mal la défense des principaux dirigeants du groupe

En quelques pages, la défense de Bruno Lafont, ancien PDG de Lafarge, et d’Eric Olsen, ex-directeur des ressources humaines du groupe, vacille. En 2016, après des révélations du Monde accusant LafargeHolcim d’avoir indirectement financé des groupes armés, dont l’Etat islamique, pour continuer à faire fonctionner son usine syrienne, le conseil d’administration du groupe a demandé au cabinet d’avocats américains Baker McKenzie de réaliser une enquête interne.

La journaliste Dorothée Myriam Kellou, à l’origine des premières révélations sur cette affaire, a eu accès à ce rapport, devenu une pièce maîtresse de l’instruction en cours. Invitée vendredi 15 décembre de « L’Instant module », elle dévoile à franceinfo le contenu de ce document. Il est bien plus incriminant pour le groupe et ses anciens dirigeants, mis en examen début décembre, que ce que leur ligne de défense laisse entendre. Voici ses principaux enseignements.

Des responsables savaient que l’Etat islamique était le principal destinataire de cet argent

Au début de l’affaire, les dirigeants du cimentier avaient laissé entendre qu’ils ne savaient pas qui percevait les sommes versées pour assurer la sécurité de l’usine. C’est pourtant écrit noir sur blanc dans les conclusions du rapport du cabinet Baker McKenzie : Lafarge a, en connaissance de cause, effectué des transactions avec le groupe Etat islamique. « Pour assurer la sécurité des employés et la poursuite de l’exploitation de son usine dans le nord de la Syrie, Lafarge a engagé un certain nombre d’actions – tout en tenant informés certains responsables (…) ou en obtenant leur aval – qui posent des problèmes de conformité », est-il écrit dans les conclusions de l’enquête.

Et Baker McKenzie détaille : l’entreprise « a effectué des paiements au profit d’un partenaire commercial syrien, Firas Tlass, qui était censé en redistribuer le montant à des groupes armés locaux, notamment l’El, à partir de novembre 2013 environ ; elle a donné instruction à Firas Tlass d’engager des négociations avec l’El, pour le compte de Lafarge, à l’automne 2013 et pendant l’été 2014 ». Le rapport évoque également l’achat de matières premières « auprès de fournisseurs censés être affiliés à et/ou s’approvisionnant en matières premières auprès de l’El ». Le cabinet Baker McKenzie évoque des transactions de Lafarge et des sommes d’argent versées « à Firas Tlass au titre des ‘dons’ à de nombreuses factions armées locales en Syrie, y compris l’EI ».

Ils étaient régulièrement tenus au courant

Dans son entretien avec les avocats de Baker McKenzie, Bruno Lafont « nie
spécifiquement (…) avoir eu une quelconque connaissance » de paiements à l’Etat islamique avant les révélations de la presse. Or, « les opérations en Syrie faisaient l’objet d’appels téléphoniques hebdomadaires sur la question de la sécurité, puis d’appels quotidiens avec la direction (…), de réunions mensuelles du Comité sûreté au niveau du Groupe et, tout au moins, de manière restreinte, de réunions du Comité exécutif », remarquent les avocats américains.

Des procès-verbaux du Comité de sûreté, « communiqués à MM. Lafont et Olsen », « montrent très clairement la difficulté qu’il y avait à poursuivre l’exploitation de l’usine, eu égard à la menace que constituait l’El et Al-Nosra, sans négociation directe ou indirecte avec les factions locales activistes », notent les auteurs du rapport en page 5. L’un de ces PV, cité page 7, indique même, en septembre 2013, « qu’il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier directement ou indirectement avec ces réseaux classés terroristes par les organisations internationales et les Etats-Unis ».

Ils n’ont pas aimé les conclusions de ce rapport

Ce rapport n’a pas plu aux dirigeants pointés du doigt, Eric Olsen et Bruno Lafont, selon des échanges consultés par Dorothée Myriam Kellou. Ainsi, les avocats d’Eric Olsen ont répondu aux mises en cause du cabinet Baker McKenzie, lui reprochant une volonté d’« incriminer » leur client. Par courrier, le cabinet américain défend l’impartialité du rapport et l’exactitude des faits. Et Baker McKenzie n’hésite pas à enfoncer le clou et à rappeler qu’Eric Olsen occupait un poste-clé au moment où le groupe Etat islamique a étendu son influence en Syrie : « La responsabilité de M. Olsen en tant que directeur des ressources humaines s’est étendue à une période cruciale au début de 2013, les groupes terroristes désignés basés en Syrie ayant regroupé des factions locales disparates en un groupe plus homogène. M. Olsen était le supérieur direct du vice-président du groupe sécurité durant cette période critique, qui a posé le plus grand risque en termes de sécurité pour le groupe pendant la période en question ».

Même le président du conseil d’administration de LafargeHolcim, Beat Hess, n’apprécie pas la remise en cause du rapport et met en garde Olsen contre les « accusations graves » qu’il porte à l’encontre de Baker McKenzie. Le rapport ne plaît pas non plus à Bruno Lafont, qui dénonce une « enquête à l’américaine ». Là encore, Beat Hess recadre le dirigeant : « Personne ne peut remettre en cause le fait que cette affaire était très sérieuse et devait être traitée et examinée sans attendre. Votre référence à une ‘enquête de style américain’ est inappropriée ».

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