Publié le: ven, Août 11th, 2017

Le Japon, coincé entre Trump et Kim

Pressé de questions tous les jours par les journalistes sur les invectives belliqueuses de Donald Trump, qui a promis « le feu et la colère » à la Corée du Nord, le porte-parole du gouvernement japonais ne sait plus trop quoi répondre, sinon répéter les mêmes phrases sans effet envers l’impétueux dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et se ranger aux côtés de Washington, sans reprendre cependant à son compte le vocabulaire outrancier du président américain, car « ce n’est pas le style japonais », dixit Robert Dujarric, directeur des Études asiatiques contemporaines à l’université Temple à Tokyo.

C’est que le Japon est dans une position des plus inconfortables. Il est à la portée des missiles que Kim n’hésite pas à faire tomber régulièrement en mer du Japon, y compris dans la zone économique exclusive de l’archipel. Tokyo veut donc à tout prix éviter que la situation ne dégénère en conflit armé après une escalade verbale déjà bien avancée.

Embarras

Mais dans le même temps, le gouvernement japonais peut difficilement se permettre de critiquer ouvertement le président américain. Il ne faudrait quand même pas en arriver à fâcher celui qui protège le Japon de son parapluie nucléaire. « Tokyo ne veut pas être lâché par Washington, c’est une peur récurrente de tout allié en situation de dépendance », souligne M. Dujarric. « Trump a dit à Pyongyang que toutes les options étaient sur la table, c’est extrêmement important, et nous accueillons favorablement cette position », redit donc Yoshihide Suga au nom du gouvernement nippon. Et d’ajouter que le Japon ne tolérera pas les provocations nord-coréennes, tout en sachant que les options sont limitées au cas où ces mises en garde seraient ignorées.

Mais « oui, certainement », sans le dire, le Premier ministre japonais Shinzo Abe aimerait que M. Trump emploie un vocabulaire qui ne ressemble pas à s’y méprendre à celui dont le dirigeant nord-coréen est coutumier. « Le Japon souhaite évidemment éviter une conflagration sur la péninsule », ajoute l’Américain Dujarric.

Alerte

La question de savoir si on pourrait en arriver à une confrontation armée occupe bien sûr tous les esprits au Japon, et le ministère nippon de la Défense met en scène la préoccupation du gouvernement envers la population apeurée. Les exercices d’évacuation en cas de missile conduits par plusieurs collectivités locales n’ont pas d’autre but, même si l’on peut douter de l’efficacité de regrouper les habitants dans des bâtiments publics. « Parce que nous devons protéger la vie des citoyens et les biens du pays, nous maintenons un niveau d’alerte élevé et faisons en sorte d’être en mesure d’affronter tout type de situation », répond régulièrement à la presse M. Suga.

La menace est-elle si importante ? « Kim est un dictateur sanguinaire mais, comme son papa, relativement prévisible. Cela fait longtemps que la Corée du Norddéveloppe une force de frappe et, depuis l’armistice de 1953, Pyongyang n’a pas hésité à mener quelques attaques visant la Corée du Sud, mais il n’a jamais franchi la ligne rouge qui mènerait à une riposte américaine. Je ne crois pas que Kim tirera sur les bases militaires américaines, ce qui, quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, se terminerait par l’incinération de la Corée du Nord », estime M. Dujarric. « Le risque d’une guerre demeure faible » en dépit de l’agressivité rhétorique, juge aussi dans une note Oxford Economics.

La réaction des États-Unis est toutefois rendue difficile à anticiper par le fait que l’occupant de la Maison-Blanche n’est, dit M. Dujarric, « pas un président normal ». « Dans le cas de Trump, on a affaire à une combinaison rarissime de psychopathe souffrant d’un complexe d’infériorité ». Pour autant, « le Système (Pentagone, le conseiller pour la sécurité nationale) empêchera Trump de se transformer en General Jack Ripper (le fou furieux imaginé par Kubrick dans Docteur Folamour) ».

Et si le pire arrivait, le Japon pourrait-il intervenir d’une façon ou d’une autre ? Ou choisirait-il, lui qui se sait « sous-armé mais est aussi rétif à tout risque », de se réfugier derrière l’article 9 de sa Constitution (écrite il y a 70 ans par les Américains) qui lui interdit de recourir à la guerre pour régler un différend international ? Selon M. Dujarric, « la position préférée de Tokyo serait celle de l’autruche. Mais si les États-Unis étaient dans une situation où l’absence japonaise aurait de graves conséquences (davantage de morts américains, etc.), il serait très difficile au Premier ministre japonais de dire non », d’autant qu’il a fait voter une très impopulaire loi sur « la défense collective » visant précisément à intervenir dans ce genre de situation.

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