Publié le: ven, Août 11th, 2017

Comment des détenus ont pu tourner un clip de rap en prison

Cette vidéo de trois minutes met en scène une fête entre des détenus à la prison d’Aiton en Savoie. L’administration pénitentiaire a ouvert une enquête interne et le procureur de la République s’est saisi de l’affaire.

Jusqu’à cinq ans de prison. C’est ce qu’encourent des détenus qui ont utilisé des téléphones portables pour tourner un clip de rap dans le centre pénitentiaire d’Aiton en Savoie. Diffusée pour la première fois sur les réseaux sociaux le week-end dernier, cette vidéo est parvenue jusqu’au procureur de la République d’Albertville, qui a décidé d’ouvrir une enquête mercredi pour recel de bien provenant d’un délit. Autrement dit pour l’utilisation de téléphones portables qui sont interdits en détention.

La vidéo de trois minutes a de quoi surprendre. Tout sourire face caméra, une dizaine de prisonniers dansent, fument, jouent à la console, font des exercices de musculation et brandissent de temps à autre un doigt d’honneur sur une musique entraînante. Une séquence les montre réunis autour d’un buffet. À l’origine de cette vidéo, un détenu se faisant appeler «Bibicraveur». C’est depuis sa page Facebook que «sa création» a été partagée dimanche soir: «Le Clip est de sortie!!! Tourné entièrement en prison. Faites tourné au maximum!», peut-on lire sur la page de cet homme de 31 ans, incarcéré depuis 9 ans à la suite de trois peines successives. Cet amateur de musique, qui n’aurait plus que quelques mois à passer derrière les barreaux, n’en est pas à son coup d’essai. Il avait publié une autre vidéo tournée en prison il y a deux mois, et qui semble-t-il, était passée inaperçue.

«C’est un rappeur, pas un vidéaste»

Pour autant, son community manager nous assure que «Bibicraveur» n’a pas monté la vidéo. «C’est un rappeur, pas un vidéaste. Les clips sont montés à l’extérieur, souvent par des fans, qui trouvent des vidéos sur le net laissées par d’anciens détenus». Il ne l’aurait pas tourné non plus. «C’est simplement sa voix en bande sonore. Des bandes enregistrées pendant les brefs mois de libération. D’où la qualité de la voix», précise le responsable de sa page Facebook. Que pense-t-il de l’ouverture de l’enquête par le parquet d’Albertville? «On ne pensait pas que tout ceci irait si loin».

Selon les premiers éléments de l’enquête, la vidéo mélangerait de très courtes séquences tournées à différents moments. «Certaines personnes figurant sur le clip ne sont plus en prison», fait savoir le procureur Jean-Pascal Violet. Toutefois, si l’enquête démontre qu’ils détenaient des produits stupéfiants ou un téléphone cellulaire, ils pourront être poursuivis au même titre que les autres. Le délai de prescription pour ce genre de délit étant de six ans. Sur le plan pénal ils encourent jusqu’à 5 ans de prison. Dans la pratique, les peines prononcées se comptent plutôt en mois.

Risque de sanctions disciplinaires

Sur le plan disciplinaire, l’administration pénitentiaire a fait savoir qu’une enquête interne avait été ouverte lundi pour identifier les protagonistes de la vidéo et connaître les propriétaires des téléphones. En effet, même si ces derniers étaient dans une aile de la prison où les cellules sont ouvertes en journée et qu’ils avaient le droit de circuler dans les parties communes, ils n’étaient pas autorisés à se réunir. Le règlement de la prison l’interdit. Dès lors, ils risquent jusqu’à 14 jours de quartiers disciplinaires, nous assure-t-on. À cela peut s’ajouter un retrait de crédit de réduction de peine, prononcé par le juge d’application des peines.

Ce n’est pas la première fois que ce genre d’incidents survient en prison. Déjà en novembre 2016, des détenus avaient écopé d’une sanction disciplinaire pour avoir tourné un «mannequin challenge», c’est-à-dire une vidéo dans laquelle on se filme tout en restant immobile. Plus récemment, un rappeur marseillais a diffusé, après sa sortie de prison, un clip tourné lorsqu’il était incarcéré à la maison d’arrêt d’Aix-Luynes (Bouches-du-Rhône). Beaucoup se filment. «Il y en a qui sont même en direct sur Périscope et qui répondent aux questions des internautes depuis leur cellule», commente Christopher Dorangeville, secrétaire national de CGT Pénitentiaire.

«Cela montre qu’il y a une grosse carence au niveau sécuritaire dans les établissements pénitentiaires»

Vincent, surveillant à la maison d’arrêt du Mans

Du côté des surveillants pénitentiaires, ce genre d’entorse au règlement ne surprend plus mais continue d’exaspérer. «Quand on voit des détenus se pavaner comme ça sur les réseaux sociaux, ça décourage et ça met à mal l’image de l’administration pénitentiaire», reconnaît Vincent, surveillant à la maison d’arrêt du Mans. «Cela montre tout simplement qu’il y a une grosse carence au niveau sécuritaire dans les établissements pénitentiaires». Constat partagé par le syndicaliste Christopher Dorangeville qui pointe le manque de personnel. «Par manque d’effectif, des promenades ne sont plus surveillées». De quoi faciliter l’entrée des téléphones dans l’enceinte de la prison. «Souvent, il y a ce qu’on appelle des projections. C’est-à-dire des personnes extérieures qui lancent des paquets contenant des objets illicites par-dessus les murs», détaille-t-il.

Les téléphones portables pullulent en prison. En 2015, 30.000 appareils ont été saisis. «Et encore, il s’agit des téléphones saisis, imaginez le nombre d’appareils qui circulent», commente Vincent, le surveillant, qui pointe la fin des fouilles systématiques des détenus au retour du parloir. Votée en 2009, cette disposition est effective depuis 2013. «Il n’y a plus qu’un détenu sur cinq en moyenne qui est fouillé. Il est donc encore plus facile d’introduire des objets illicites à l’intérieur des prisons», regrette le surveillant.

 

A propos de l'Auteur

-