Publié le: lun, Fév 20th, 2017

Présidentielle : peut-on se passer de l’euro ? Un remède pire que le mal

 

THEMES DE CAMPAGNE 1/9. A neuf semaines du premier tour de la présidentielle, notre journal commence la publication d’une série de dossiers sur les grands enjeux de la campagne et les préoccupations des Français. Premier thème sur la politique monétaire. Défendue par Marine Le Pen, une sortie de l’euro est un saut dans l’inconnu au coût incalculable.

Alors, euro ? Pas vraiment. Vingt-cinq ans après le traité de Maastricht, la monnaie unique cristallise les maux européens. La promesse originelle de prospérité a laissé la place à la déception. Pas étonnant que le débat sur une sortie de l’euro s’invite dans la campagne présidentielle, à l’heure où le chômage reste au plus haut et que le pouvoir d’achat des Français se délite. Incarnation d’une Europe accusée d’être sourde au désarroi des peuples en se focalisant sur la maîtrise de l’inflation et la rigueur budgétaire, l’euro est pour certains la bête à abattre. Mais en sortir, c’est le grand saut dans l’inconnu. Et le coût serait phénoménal.

Une sortie à l’aveuglette

Contrairement à la sortie de l’Union européenne (UE), encadrée par l’article 50 du traité de l’Union européenne, aucun texte ne flèche l’abandon de l’euro. « Nous avons prévu le mariage, pas le divorce », résume Christian de Boissieu, professeur à Panthéon-Sorbonne. Mais un retour au franc « est techniquement envisageable », note Jézabel Couppey-Soubeyran, du CEPII, principal centre français d’étude en économie internationale. Ce serait coûteux (frapper des pièces, réimprimer des billets) et complexe (gérer la volatilité des taux de change)

.Le retour au Franc pour retrouver de la compétitivité

L’intérêt d’une sortie de l’euro est de récupérer la souveraineté monétaire pour rendre de la compétitivité aux entreprises tricolores. « Revenir au franc, c’est pour faire une dévaluation massive : – 50 %, – 60 % par rapport à l’euro », estime Christian de Boissieu. Avec son franc bas, la France retrouverait du punch. « L’opération peut servir de base à un renouveau industriel à condition qu’il soit organisé », note Henri Sterdyniak, directeur à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

… mais le cercle vicieux des dévaluations

Dévaluer sa monnaie rend plus chère l’importation des produits, provoquant de l’inflation. « Nos entreprises produisent en achetant de l’énergie et des produits intermédiaires à l’étranger, rappelle Jézabel Couppey-Soubeyran. L’inflation mangerait la compétitivité que la France se serait donnée en laissant filer sa monnaie. Le raisonnement ne fait pas le net entre ce qu’on gagne (un peu) et ce qu’on perd (beaucoup). » Seule solution ? Dévaluer encore. Un cercle vicieux.

Le mur de la dette

Soixante pour cent de la dette tricolore (2 160 Mds€) sont détenus à l’étranger. Peu de chances que les créanciers se laissent payer avec une monnaie dévaluée. En perspective : « d’interminables litiges devant les tribunaux », annonce Henri Sterdyniak. Sans oublier les intérêts de cette dette : la Banque de France a calculé que la charge augmenterait de 30 Mds€ par an. Autre peine, les futurs prêts demandés par le Trésor français s’envoleraient avec des « primes de risques » réévaluées. L’équation budgétaire, déjà compliquée, deviendrait insoluble. Coupe dans les dépenses et/ou hausse d’impôts seraient inévitables.

Le spectre d’une fuite des capitaux

Le pays, jugé moins fiable économiquement avec une dette alourdie, attirerait moins les capitaux étrangers. Et le passage à un franc plus faible que l’euro serait synonyme de fonte — en valeur — des dépôts dans les banques françaises. Comme lors de la crise argentine (lire page 3), certains Français seraient alors tentés de placer leurs avoirs à l’étranger. Enfin, la France ne serait pas à l’abri d’une attaque spéculative sur sa monnaie.

Les ménages en première ligne

Avec des biens importés qui tireraient tous les prix vers le haut, le franc entraînerait un choc inflationniste « de 4 à 5 % dans l’Hexagone », prédit Henri Sterdyniak. Il faudrait alors convaincre les Français « d’accepter une situation de guerre avec perte de pouvoir d’achat et renonciation à l’achat de biens étrangers ». Fragilisées, les banques réduiraient leurs crédits aux entreprises et aux particuliers. Et à des taux d’intérêt beaucoup plus élevés puisqu’ils sont corrélés aux emprunts d’Etat.

Pas de sortie mais une refonte de l’euro

« Beaucoup d’économistes s’accordent sur le fait que l’euro n’a pas été un immense succès, mais le quitter serait une folie », résume Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes. Selon Henri Sterdyniak, la question est tranchée : « Sortir, c’est un risque épouvantable qu’un pays comme la France, qui n’est pas dans une situation tragique, ne peut pas prendre. » Jézabel Couppey-Soubeyran plaide pour un maintien dans l’euro assorti « de choix institutionnels majeurs : création d’un budget et d’un impôt européen ». Bref, plus de fédéralisme.

A propos de l'Auteur

-